dimanche 7 juin 2015

Le rapport Bernard Attali, l'Ecole Polytechnique et l'avenir de la recherche en France



Le rapport Bernard Attali

Bernard Attali vient de rendre hier au Premier ministre et au Ministre de la Défense un énième - mais plutôt intéressant selon ce que les journalistes en rapportent - rapport sur la réforme de l’Ecole Polytechnique. En particulier il prône la fusion de l'X avec plusieurs autres écoles d'ingénieurs et une plus grande ouverture de l'Ecole qui en résulterait. La refonte de l’X, comme celle de l’ENA, fait partie des marronniers qui occupent régulièrement les journaux ou les bureaux des ministres. Pour de nombreux Français, l’objectif devrait être avant tout de casser ou détruire une élite auto-proclamée et sclérosante. C’est un point légitime mais la destruction de l’Ecole Polytechnique n’aurait aucun intérêt si un autre système supérieur n’était pas proposé pour la compléter ou la remplacer. L’objectif du rapport Attali est surtout de réfléchir de façon critique à la façon dont notre système éducatif peut continuer à former ceux qui seront capables de développer la compétitivité de notre pays dans l’échiquier mondial et de participer aux chantiers inédits posés par le XXIè siècle. L'Ecole Polytechnique n'étant qu'un des maillons de ce système éducatif à réinventer.

Bernard Attali dresse un état des lieux sévère, faisant suite à des décennies de non-choix sur l’organisation du système des écoles d’ingénieurs en France, et souligne la nécessité d’agir de façon rapide. Ces errements sont représentatifs de l’incapacité de notre pays à se réformer, à penser le futur autrement qu’en répliquant les recettes qui ont marché dans le passé. Comme le dit Bernard Attali dans sa conclusion : « une prise de risque assumée est préférable au confort apparent du statu quo ». C’est un truisme pour tout entrepreneur, mais malheureusement pas pour ceux qui nous dirigent. J’espère sincèrement que les conclusions de ce rapport seront suivies car une fois de plus il faudra s’attendre à ce qu’elles soient mises en pièces par les tenants du statu quo qui tuent à feu doux notre pays.

Le système français et l’expérience américaine



Cela fait presque vingt ans que je suis sorti de l’une de ces « grandes » Ecoles (l’ENSTA, justement l’une des écoles d’application de Polytechnique). Après mes études à Paris où j’avais passé trois belles années, je suis parti à Chicago faire de la recherche en mathématiques et en informatique pendant 4 ans. Là-bas, j’ai fait l’expérience formidable de la vie sur un campus de 20.000 étudiants de toutes les nationalités et toutes les disciplines (de la musique aux mathématiques pures en passant par le sport, les sciences politiques, le journalisme ou le MBA) où se côtoyaient harmonieusement étudiants, entreprises, professeurs, doctorants, chercheurs et surtout jeunes entrepreneurs.

Là-bas, j’ai pris du recul sur le système français, dont on me vantait les mérites depuis mon enfance et que le monde entier était supposé nous envier. A Chicago, j’ai découvert que personne ne connaissait notre système ni aucune de nos minuscules Ecoles (pas même l’Ecole Polytechnique). Cela n’avait peu d’importance car les Américains appréciaient le niveau intellectuel des chercheurs français, seule chose qui comptait pour eux, quelle que soit l’école d’origine. J’avais intégré une équipe de vingt chercheurs qui comprenait pas moins de 15 nationalités (USA, UK mais aussi Cuba, Roumanie, Iran, Argentine, Chine…), autant vous dire que l’on n’avait peu à faire de nos systèmes éducatifs respectifs et que l’important était de savoir ce que chacun pouvait apporter et se mettre au travail, ensemble.

J’ai surtout découvert un autre système qui était aux antipodes de ce que j’avais vu en France avec nos promos sclérosées de 100 élèves, ultra gâtées (certains cours n’étaient délivrés que pour un ou deux élèves), peu motivées par le travail (nous étions tous plus attirés par les soirées parisiennes que par les cours), coupées de l’entrepreneuriat (qui semblait être une utopie pour des illuminés anti-système qui, comme moi, refuseraient les avances de grandes multinationales pour aller dans d’obscures PME), de la recherche (qui semblait être le choix d’élèves peu courageux, nostalgiques des sciences et des classes préparatoires qui refusaient d’affronter la vraie vie économique) et de l’international (pourquoi prendre le risque de commencer une carrière à l’étranger quand on peut être bien au chaud en France ?). Tout cela est en train de changer dans l'esprit des nouvelles générations Y ou Z, bien heureusement.

Le système américain n’est pas exempt de critiques non plus, et la croissance galopante des frais d’inscription est par exemple alarmante. Un peu comme à Sciences Po, elle a été concomitante à une starification et sur-rémunération des professeurs, et a conduit à un surendettement des étudiants, qui notamment dans les universités de taille moyenne seront incapables de rembourser leurs frais (pour de nombreux observateurs, il s'agirait même de la prochaine bulle spéculative). En cela, le système français est beaucoup plus sain, mais cela ne nous empêche pas de nous inspirer de ce qui fonctionne bien ailleurs. 

A noter que la croissance des frais d'inscription a eu pour conséquence le développement fulgurant des MOOC (Massive Open Online Course) qui pourraient conduire à une forte baisse de la fréquentation des universités de réputation intermédiaire. La France emboîte le pas à ce mouvement et d'ailleurs depuis 2013, l'Ecole Polytechnique est l'une des premières Ecoles françaises à offrir certains de ses cours sur Coursera.

Un manque d’intérêt des ingénieurs français pour la recherche



Le faible intérêt dans mon école pour la recherche était en partie lié à la faible attractivité des laboratoires internes et je pense que c’est aussi le cas ailleurs (même à l’Ecole Polytechnique où l’un de mes anciens collègues américains vient de passer six mois, à part quelques labos, aucun n'ont la taille critique). L’administration de l’ENSTA qui tenait à son caractère généraliste avait la responsabilité d’une cinquantaine d’enseignants-chercheurs. Plutôt que d'axer la recherche sur quelques thèmes d'excellence, la direction avait fait le choix depuis des décennies d’avoir un mini-labo par discipline (maths, chimie, mécanique, informatique, robotique, électronique…) comprenant chacun un à huit chercheurs ou doctorants. « L’étage des labos » comme nous le surnommions était donc une sorte de zoo où étaient exposés quelques spécimens de chacun des continents (n’y voyait là rien de péjoratif - j'appréciais beaucoup ces chercheurs et cet étage - mais surtout une image pour illustrer ce curieux choix). Autant vous dire, que comme dans un zoo, les chercheurs (dont la plupart étaient excellents et de réputation nationale ou mondiale) ne paraissaient pas totalement heureux et rêvaient de trouver un poste ailleurs avec davantage de leurs semblables. Même si les chercheurs ont toujours coopéré via Internet avec des chercheurs à l'autre bout du monde, l'isolement est un problème au quotidien, surtout pour les thésards qui n'ont pas encore de réseau à l'extérieur et se retrouvent souvent à un ou à deux, ce qui est insuffisant pour créer une dynamique de recherche et aboutir à des résultats audacieux.

A part pour les élèves qui avaient un profond intérêt pour la recherche (opiniâtre, j’avais quand même effectué trois stages dans ces laboratoires !), il était peu étonnant que quasiment personne n’ait eu envie de fréquenter cet étage et de devenir chercheur, même pour les premières années de sa carrière. D’ailleurs, le monde de l’entreprise ne nous y incitait pas non plus car un ingénieur-thésard était plutôt moins bien payé à l’embauche qu’un ingénieur sans thèse, ce qui n’était absolument pas le cas aux Etats-Unis. Pire, on conseillait aux jeunes ingénieurs qui n’avaient pas fait de thèse, de ne pas faire de technique trop longtemps en début de leur carrière afin de ne pas être catégorisé comme « expert » ce que les directions des ressources humaines de nos grandes entreprises ont tendance à opposer au « manager », ce qui est une erreur phénoménale pour le management de projets ou d’entreprises à caractère technique. C'était ce que l'on m'avait dit au dernier entretien d'embauches chez EDF et cela avait achevé de me convaincre que je n'étais pas fait pour ce genre de groupes.

On pourrait se dire que cette répulsion pour la recherche n'est pas grave car après tout nos « belles têtes pensantes » mettront leur intelligence à profit ailleurs. Mais c’est faux, c'est très grave. Le désintérêt assez généralisé des ingénieurs français pour la recherche et la technique est l’une des raisons qui a conduit notre pays à rater la plupart des révolutions techniques depuis des décennies, à se désindustrialiser, à s’appauvrir, à s’affaiblir. Depuis des décennies, les meilleurs éléments se sont vus propulsés managers dans des banques, des cabinets de conseil, des entreprises de services ou industrielles, sans souvent disposer de l’expertise profonde scientifique permettant de révolutionner leur métier, menant à des ruines comme celles d’Alcatel, Alstom ou d’Areva (si de grands scientifiques comme Robert Dautray – le père du nucléaire civil français – avait dirigé le programme EPR au lieu d’une armée d’experts en tableaux Excel, Areva n’en serait pas là). Dans la plupart des grands groupes, nous vivons sur les révolutions engagées par nos aïeuls que nous améliorons de façon incrémentale, sans plus vraiment comprendre ni la cohérence d'ensemble ni avoir la ferveur qui permet de tout révolutionner. La logique de "carrière" dans laquelle se place la plupart des ingénieurs, les pousse aussi à être "sages" et à ne surtout pas critiquer les "dogmes" qui ne devraient plus être. Là encore, Areva est l'exemple typique.

Par ailleurs, ce dédain pour la recherche a engendré un non-renouvellement du tissu de TPE/PME réellement innovantes. En effet, c’est souvent durant sa thèse (parfois dès les premiers mois) que peuvent se forger des qualités très utiles au futur entrepreneur innovant : la faculté à prendre connaissance d’un secteur et à y apporter sa contribution personnelle en inventant ce qui n’existe pas encore, souvent en opposition avec ses pairs qu’il faudra convaincre (les scientifiques sont redoutables à l’égard des idées nouvelles, ce qui est pour celui qui veut changer les choses un excellent exercice de conviction s'il monte une entreprise où là aussi il est difficile de "penser" autrement et de prendre le risque de proposer quelque chose de nouveau).

Cette faculté d’invention dans l’inconnu et de contestation de l’ordre établi est ce qui distingue la recherche du développement, et c’est elle qui donne un avantage compétitif aux entreprises. Or, on n’acquiert pas ces compétences dans un grand groupe où l’on vous apprend plutôt à faire la même chose que vos concurrents et à prendre très peu de risque.

Enfin, les jeunes doctorants ou chercheurs confirmés, sont les créateurs idéaux de startups (mais pour cela, il faut que les universités les y incitent et les accompagnent, ce qui n’est absolument pas le cas dans la plupart des laboratoires en France, à quelques exceptions près). Beaucoup de chercheurs, tellement passionnés par « leur » idée et leur capacité à « changer le monde » (forgée dans les longues soirées d’errements solitaires), franchissent aux Etats-Unis (et partout ailleurs dans le monde) le pas et créent leur société ou rejoignent d’autres petites structures déjà existantes.

La source du mal français en terme d’innovation

A un moment, où les innovations pour développer la compétitivité de nos entreprises et résoudre les grands problèmes de notre temps, nécessiteront des approches pluri-disciplinaires radicales faisant appel aux sciences, à la technique et aux sciences sociales, on peut craindre le pire pour l’avenir industriel de la France. Pour jouer un rôle leader dans les évolutions à venir dans la médecine, les matériaux du futur, le stockage d’énergie, les énergies renouvelables, les réseaux intelligents, la biologie... (et j'en passe) il faudra s’appuyer sur des percées de laboratoires ou mieux il faudra réaliser ces percées dans des centres de Recherche et Développement au sein d’entreprises françaises.

Il faudrait que l’Etat français soit conscient que c’est dans l’interaction prolongée entre jeunes ingénieurs et chercheurs que se créeront les idées qui donneront les fleurons français de demain, et non pas en saupoudrant des laboratoires moribonds de grands emprunts ou en couvrant de prêts BPI des startups sans idées de rupture, vagues répliques locales de modèles étrangers ayant réussi, portées par des ex-consultants ou banquiers d’affaires. C’est même devenu une spécialité française à tel point que les venture capitalists hésitent à financer autre chose que des clones. Le refus de la plupart des ingénieurs français de se pencher dans l’inconnu et le scientifiquement complexe est la cause du mal français et de notre manque récent de compétitivité.

L’ère pionnière durant laquelle nous construisions le Concorde, les premiers TGVs ou le tunnel sous la Manche est bien lointaine. D’ailleurs cela a tendance à convaincre les partisans du modèle étatique et centralisé de l’innovation, qu’il serait temps d’y revenir. On a bien vu les dégâts d’une telle politique avec le projet Quaero de Chirac (qui voulait concurrencer Google dans les moteurs de recherche) ou plus récemment avec la débâcle financière des deux projets étatiques de « cloud à la française » (Numergy et CloudWatt). On n’innove plus comme cela au 21ème siècle, avec des programmes fermés et planifiés sur 10 ans. Malgré cela, de nombreux politiques sont toujours incapables d’imaginer que les géants de demain puissent naître en dehors de toute intervention d’Etat ou de nos grands groupes vieillissants. Les entreprises du CAC40 ont aujourd’hui une moyenne d’âge d’un siècle et plus jeune d’entre elle a autour de trente ans.



Cet erreur de jugement sur l’origine de l’innovation technologique a par exemple aussi grandement contribué depuis quarante ans à l’échec de Sophia Antipolis, dont Pierre Laffitte (porteur du projet et ancien directeur de l’Ecole des Mines de Paris – pourtant une des rares écoles à exceller dans le partenariat recherche-industrie) rêvait de faire la Silicon Valley française. Il avait vu juste sur l’élément tellurique (la faille qui longe les côtes niçoise est quand même plus petite que celle de San Andreas) et météorologique (Nice – j’y ai grandi jusqu’à 19 ans - est une ville presque aussi agréable que la Californie) mais il ne suffit pas de déplacer des sièges de grosses entreprises pour cloner Stanford. Avec un nombre très faibles d’élèves ingénieurs diplômés et doctorants sur la côte d’azur, il lui manquait l’ingrédient principal qui a fait la Silicon Valley : le campus de Stanford (c’est à Nice qu’il aurait fallu décentraliser Polytechnique et une multitude d’autres Ecoles). Par ailleurs, il manquait un élément culturel libertaire, propice à l’esprit d’innovation et qui voyait dans la technologie une voie d’émancipation. Cet état d’esprit remonte à la Beat Generation de Kerouac dont San Francisco était l’épicentre.

Quel avenir pour les grandes écoles parisiennes ?

Quand je suis revenu à la fin de l’année 2000 en France, j’avais deux grandes envies : créer ou rejoindre une startup à Paris et participer à la réflexion sur la politique d’innovation en France et l’organisation du système des écoles d’ingénieurs. (J’avais d’autres envies comme écrire un roman ou fonder une famille, mais ce n’est pas l’objet de ce post).

La première envie a été assouvie, avec la création d’une première startup en 2000 s’appuyant sur toutes les recherches que j’avais vues ou effectuées aux Etats-Unis en modélisation, simulation et optimisation. Nous n’étions que deux en 2000 et cette société emploie toujours plus de 50 personnes aujourd’hui, dont une grande partie de docteurs. Passionné (et préoccupé) par les questions énergétiques et environnementales, j’ai quitté cette startup en 2014 pour rejoindre une autre startup (créée deux ans plus tôt et qui comptait une quinzaine d’employés) qui emploie aujourd’hui plus de 150 personnes et qui est au cœur des décisions énergétiques en France et en Europe.

Ma seconde envie ne fut qu’une série de déceptions. Après mon passage aux Etats-Unis, il était évident que l’on ne pourrait pas attirer les élèves ingénieurs vers la recherche sans une massification très significative de la taille des laboratoires (dans une fac américaine, c’est plusieurs dizaines de personnes qui sont nécessaires à la création d’une véritable équipe de recherche d’envergure internationale). Et cela passait nécessairement par la fusion des laboratoires de nombreuses écoles et donc aussi la fusion de celles-ci.

En 2001, je suis entré au conseil d’administration de l’association des anciens élèves de ENSTA, à un moment où le projet ParisTech (Paris Institute of Technology en réponse au Massachussets Institute of Technology – le fameux MIT) commençait à prendre corps et j’espérait peser sur celui-ci. Sur le papier c’était une première étape intéressante, puisqu’il s’agissait de faire adopter par une douzaine d’écoles parisiennes un nom commun (qu’elles apposeraient après leur nom d’origine) afin de peser plus dans le classement de Shanghai, d’avoir une plus grande lisibilité à l’internationale notamment pour les échanges d’étudiants, de favoriser les transferts d’élèves d’une école à une autre à Paris pour effectuer des cours, des masters ou des thèses, et permettre également aux chercheurs de travailler ensemble pour former virtuellement de plus grands labos.

Derrière cette bannière, toutes les écoles gardaient leur autonomie et leur souveraineté. Il s’agissait donc d’une approche extrêmement confédérale et pas du tout d’une fédération, ni encore moins d’une fusion. Peu à peu, en entrant dans le projet, j’ai observé que sous l’affichage séduisant, le statu quo était intact, maintenu par les exécrables rivalités entre les différents corps de l’Etat où atterrissent les Polytechniciens selon leur classement de sortie. Je n’imaginais pas à quel point ce système était sclérosé et sclérosant. Aucun système fédéral ne semblait envisageable car il n’était pas possible de mettre l’Ecole Polytechnique (et HEC qui avait rejoint le consortium en tant que business school, ce qui était plutôt une bonne idée pour favoriser la création d’entreprises) au même niveau que les autres. D’ailleurs ni l’Ecole Polytechnique ni HEC n’ont à ce jour accolé ParisTech à leur nom (alors que toutes les autres écoles l’ont fait). Au niveau des écoles d’applications de polytechnique (Mines, Ponts, Agro, Telecom, ENSTA, ENSAE), il n’était pas du tout non plus possible de parler de fusion ou de rapprochement car les anciens avaient peur de perdre leur rang (qui même des décennies après la fin de leurs études semblait être l’ordre établi immuable entre eux et leurs anciens camarades de promo).

Il fallait casser ce corporatisme figé au sein des très puissantes associations d’anciens élèves. N’étant moi même issu d’aucun de ces corps (j’étais ce que l’on appelle un ingénieur civil), je n’avais pas accès aux discussions où les choses se décidaient, et j’ai donc jeté l’éponge, tout en restant un observateur passif au sein de l’association.

Les choses ont tout de même fini par bouger un peu. Il a fallu attendre 2009 pour que le corps des Mines fusionne avec celui des Télécoms (même si derrière, « ceux des Mines » et « ceux des Telecoms » ne se considèrent pas en égaux) et que celui des Ponts fusionne avec celui des Eaux et Fôrêts, ce qui était un effort considérable pour ces institutions toutes au moins napoléoniennes.  Ces institutions aux origines au moins napoléoniennes pour la plupart, se mettaient enfin en mouvement.


La deuxième étape du processus fut ce que l’on appelle le projet du plateau de Saclay (poussé sous la présidence Sarkozy) qui consistait à réunir toutes ces écoles au sud de Paris (à l’exception des Ponts et Chaussés qui avaient fait le choix depuis 10 ans de quitter la rue des Saints-Pères pour Marne-la-Vallée). Il s’agit d’un chantier colossal financé en partie par la reprise du foncier parisien des Ecoles et l’ENSTA fut la première à franchir le pas avec une installation à Palaiseau en septembre 2012. Les autres Ecoles devraient arriver dans les années à venir et depuis peu, le projet a été repris sous l’égide de l’université Paris Saclay (ce qui a déplu à l’Ecole Polytechnique, mais qui n’a pas eu le choix de l’apposer à son logo cette fois-là) ainsi que les centres de recherche de nombreuses entreprises de moyenne ou grande taille.

On peut donc dire que les choses progressent (lentement) dans le bon sens et que chacune des Ecoles a fait entre temps beaucoup de progrès dans l’élaboration de ses programmes et dans son ouverture à l’étranger. Mais le réel problème demeure : on a toujours une collection d’écoles séparées, qui pour beaucoup tiennent à leur passé généraliste. Dans ces conditions, impossible de massifier les laboratoires de recherche et d’inciter les élèves à effectuer des thèses ou à interagir plus avec les chercheurs. Retour à la case départ.

L’Ecole Polytechnique de Paris … et de province

L’enjeu est donc bien la fusion réelle de toutes ces écoles par exemple sous le nom d’ « Ecole Polytechnique de Paris » comme le prône Bernard Attali, mais les combats de vieux grognards ne feront que commencer car les anciens polytechniciens auront du mal à accepter de fusionner avec des « sous-écoles ». A titre d’exemple, l’Etat avait chargé fin 2013, l’ENSTA et Polytechnique d’étudier une fusion. 18 mois plus tard le résultat est : l’ENSTA et Polytechnique signeront une convention d’association… Par ailleurs, le rapport prône une ouverture bien plus grande aux étrangers, aux boursiers et aux universitaires, autres sujets de grogne potentielle. La détermination du gouvernement pour mener à bien ce chantier sera donc décisive. On peut en douter, car on parle d’ « Assises de l’Ecole Polytechnique » qui seraient tenues début 2016 et la campagne présidentielle risque d’enliser toute décision. Monsieur Bayrou s’est déjà déclaré stupéfait, venant d’un ministre de l’éducation qui avait brillé par son amour du statu quo, on n’en attendait pas moins. On peut être agrégé de lettres classiques sans pour autant refuser le changement et préparer l’avenir. Ou alors on fera de Polytechnique, des écoles d’ingénieurs (et pourquoi pas du Grand Paris ou de la France comme le pensent certaines de nos élites), un grand musée.

Quand bien même on parviendrait à fusionner ces Ecoles, pour recréer un Stanford ou un MIT, il faudra résoudre les problèmes de distance entre les différents bâtiments – espérons-le dédiés chacun à seulement quelques disciplines. La plupart des Ecoles auront en effet bâti leurs propres infrastructures (neuves) à suffisamment de distance (plusieurs kilomètres) entre elles pour ne pas subir d’ombrages respectifs (et notamment de l’Ecole Polytechnique, évidemment très accaparatrice en ses terres). A minima il faudrait regrouper tous les laboratoires de recherche de toutes les écoles à quelques pas les uns des autres. Avec des bâtiments aussi éloignés, il n’y aura aucune massification ni aucune place simple aux projets pluri-disciplinaires ni surtout pour la spontanéité et le hasard des rencontres. A Chicago, les élèves de la Business School passaient leur temps à rôder autour de la faculté d’ingénierie, et les ingénieurs allaient suivre des cours ou des conférences en médecine, en philosophie ou en création de startups, juste en pédalant quelques minutes.


Il y a vingt ans, la France voyait déjà se former dans le monde d’énormes mastodontes universitaires à l’extérieur des Etats-Unis (l’EPFL à Lausanne, le Technion en Israël, universités chinoises…). La réaction a été d’une lenteur effarante, espérons que cette fois-ci les Corps sauront dépasser la question de leurs classements de sortie pour trouver une solution rapide et efficace.

Sinon il faudra peut-être lancer la construction d’un immense campus tout neuf et fermer les autres. L’étape suivante sera alors de créer la même dynamique dans plusieurs autres régions de France pour casser le monopole parisien et permettre le développement des territoires.

Si rien ne bouge, les citoyens et les entrepreneurs (comme dans tant d’autres secteurs de la vie publique) reprendront eux-mêmes les choses en main en ouvrant leur propres écoles, comme l’excellente initiative de l’Ecole 42 lancée par Xavier Niel pour former des développeurs d’un très haut-niveau et sélectionné sans aucun background particulier. Dans l’excellent slideshow #ParisIsBack de l’incubateur parisien TheFamily, seul un seul slide sur 49 évoque les écoles d’ingénieurs traditionnelles, c’est un signe que les directeurs d’Ecoles devraient percevoir comme un signal d’alarme. 



2 commentaires:

Etienne a dit…

Merci pour ce point de vue utile.
J'ajouterais juste deux choses. D'abord, il faudrait aussi, d'une manière ou d'une autre, saper chez les chercheurs le sentiment que ce qu'ils font aujourd'hui, et qui est souvent la continuation de ce qu'ils ont fait en thèse et sans discontinuer depuis leur thèse, est ce qu'il y a de plus important à faire, ce qui doit être financé en priorité, et ce qui doit recueillir toute l'attention des institutions… et des étudiants !
Ensuite, et c'est vraiment un point clé, qui contribuerait d'ailleurs sans doute à la résolution du problème précédent, et favoriserait l'ouverture à des sujets émergents et à une interdisciplinarité créative : il faut ABSOLUMENT casser le statut de fonctionnaire des chercheurs ! Je suis moi-même chercheur (en astrophysique), et je peux vous assurer que ce statut prétendument protecteur est non seulement une aberration philosophique – "chercheur fonctionnaire" : c'est un véritable oxymore ! –, mais aussi un terrible frein à la création et au développement d'idées nouvelles, sans parler des questions liées à la motivation individuelle et à l'émulation, et des effets pervers de l'organisation étatique et bureaucratique des disciplines ! Je n'exclus pas qu'il puisse demeurer un "contingent" de chercheurs ayant un statut de type fonctionnaire, pour servir les intérêts directs de l'état en la matière, et constituer un pool de cherc. Mais ce statut ne saurait être la règle. Tant que ce problème ne sera pas affronté, je crois qu'il est illusoire d'attendre l'émergence d'une dynamique nouvelle autour de la recherche et de ses fruits, quels que soient les efforts qui pourront être faits en terme d'environnement et de structures. Pour parler comme les économistes, je dirais que c'est véritablement un énorme problème systémique ! Mais qui aura le courage de l'affronter ?

Davidbrcz a dit…

Très bon bon article !!

Actuellement en stage au USA (Berkeley) et issu du système prépa-école d'ingé, je constate une très nette différence d'approche. Alors que la France, les élèves enchainent des cours théoriques et les TD, les élèves ici sont invités à travailler dans le groupe de recherche du prof et ce dès la L3. Groupe qui par ailleurs fait facilement la taille d'une promotion de M2 (15/20 personnes). Et il y a une grande porosité entreprise/labos. Il n'est pas rare qu'un prof aillent passer 1 an dans une boite ou que quelqu'un vienne faire une thèse après 5/7 ans dans le privé. Rien de tout cela en France...


Pour répondre à Etienne, c'est le principe de la tenure anglo-saxonne : on titularise un prof/chercheur sur dossier après N années. Le soucis,
- c'est la levé de bouclier que cela va engendrer.
- Une possible précarisation accrue des chercheurs (qui sont en général déjà mal considérés !).
Pour attaquer un tel sujet, il faudrait grandement relever les salaires des chercheurs. Mais à l'heure des restrictions massives de budget, je n'y crois pas.